Article d’Olivier de Maison Rouge, publié sur le site de l’EPGE (École de Pensée sur la Guerre Économique).
Trente milliards de fausses livres sterling produites par des prisonniers juifs à Sachsenhausen. Quarante millions de florins autrichiens contrefaits sur ordre de Napoléon. Des banques russes brutalement déconnectées du système SWIFT en 2022. Derrière ces épisodes, un même fil rouge : la monnaie n’est jamais qu’un bout de papier ou une ligne de code. C’est une arme. Telle est la thèse défendue par Olivier de Maison Rouge, avocat et docteur en droit, qui décortique l’histoire et l’actualité de ce qu’il appelle la « bataille des devises ».
Son point de départ est limpide : émettre la monnaie de référence du système international procure des avantages géostratégiques sans équivalent. Aussi cette prérogative est-elle âprement disputée. Depuis Jean Bodin, « battre monnaie » est l’attribut suprême du souverain. En France, contrefaire la monnaie reste l’un des crimes les plus lourdement sanctionnés du code pénal : trente ans de réclusion, à l’égal de l’intelligence avec l’ennemi. C’est dire la valeur stratégique de l’enjeu.
L’auteur déroule alors une fresque historique saisissante. Philippe le Bel rognant secrètement le poids de ses pièces pour renflouer les caisses du Trésor. Napoléon transformant le faux-monnayage en machine de guerre contre l’Autriche, puis contre l’Angleterre. Et surtout, le glaçant plan Bernhard du IIIe Reich : 142 détenus du camp de Sachsenhausen contraints de fabriquer de fausses livres sterling d’une qualité telle que les experts britanniques eux-mêmes ne pouvaient les détecter. À la fin de la guerre, un tiers des livres en circulation étaient des contrefaçons nazies.
Mais la guerre monétaire ne se résume pas au faux billet. Elle s’exprime aussi dans les dévaluations compétitives, ces manœuvres où chaque État cherche à affaiblir sa devise pour gonfler ses exportations, au risque d’enclencher une spirale destructrice. De l’abandon de l’étalon-or par Londres en 1931 au franc Poincaré, du « nouveau franc » de Rueff au coup de force de Nixon en 1971 – qui torpilla unilatéralement Bretton Woods –, l’histoire monétaire est jalonnée de coups bas.
Aujourd’hui, le théâtre des opérations s’est déplacé. Le dollar, longtemps incontesté, voit son hégémonie attaquée de toutes parts. Washington a militarisé ses infrastructures : exclure un pays de SWIFT, réseau interbancaire technique théoriquement neutre, est devenu un instrument de politique étrangère, appliqué tour à tour à l’Iran, à la Russie, et brandi comme menace contre d’autres. La riposte s’organise. Pékin déploie son système CIPS. Les BRICS, réunis à Kazan en 2024, affichent leur ambition d’une monnaie commune. Même en France, le réseau CB livre une bataille discrète mais cruciale contre Visa et Mastercard, sur fond de souveraineté nationale.
Dernier épisode, le plus inattendu : Donald Trump a signé le 17 juillet 2025 le Genius Act, qui encadre les stablecoins privés adossés au dollar. Une stratégie de « cryptomercantilisme » qui privatise partiellement la monnaie américaine pour mieux financer la dette publique. L’avocat Olivier de Maison Rouge y voit une forme moderne d’assignats, avec leurs risques.
La guerre des monnaies n’a jamais cessé. Elle entre simplement dans une phase nouvelle, plus fragmentée, plus numérique, et probablement plus dangereuse.



