Plus des trois quarts des pays européens confient leurs systèmes de défense à des géants technologiques américains, révèle un rapport du Future of Technology Institute (FOTI). Une vulnérabilité majeure à l’heure où Washington n’hésite plus à transformer sa suprématie technologique en arme géopolitique.
C’est un rapport qui tombe à point nommé, alors que l’Europe revoit en urgence son architecture de défense. Publié par le think tank pan-européen FOTI, il dresse un constat sans appel : sur 28 États européens étudiés, 23 — soit 78,5 % — dépendent d’entreprises technologiques américaines pour faire fonctionner leurs systèmes de sécurité nationale. Armement, logistique, gestion des personnels : les forces armées du continent reposent en grande partie sur des infrastructures contrôlées depuis l’autre rive de l’Atlantique.
Microsoft écrase la concurrence avec 19 déploiements répertoriés. Google en compte 4, Oracle 5. Seule l’Autriche tire son épingle du jeu, ayant migré ses 16 000 postes militaires vers la suite open source LibreOffice. 16 pays, dont l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne et le Danemark, sont classés « à haut risque » d’un éventuel kill switch américain.
Cette inquiétude n’a rien de théorique. Le rapport rappelle qu’en 2025, les négociateurs américains ont menacé de couper l’accès de l’Ukraine à Starlink dans le cadre d’un accord sur les terres rares. La même année, l’entreprise MAXAR a brutalement suspendu, sur ordre de l’administration Trump, l’accès ukrainien à ses images satellites — privant les pilotes de drones de cibles cruciales la nuit même où la Russie bombardait la ville natale du président Zelensky. Plus troublant encore : le juge français Nicolas Guillou, sanctionné par Washington pour avoir validé un mandat d’arrêt contre Benyamin Netanyahou, s’est retrouvé exclu du système financier mondial, ses réservations Expedia annulées. Le procureur de la CPI Karim Khan aurait, lui, vu sa messagerie Microsoft désactivée.
Le CLOUD Act américain, qui autorise les autorités américaines à exiger l’accès aux données stockées par les entreprises américaines à l’étranger, plane comme une épée de Damoclès. Les offres dites de « cloud souverain » des hyperscalers — y compris les solutions « air-gapped » — ne neutralisent pas totalement cette extraterritorialité, prévient FOTI. Pis : des prestataires européens comme Telefónica en Espagne ou la solution italienne Polo Strategico Nazionale s’appuient en sous-main sur Oracle et Google.
Le rapport identifie pourtant des voies de sortie. La France déploie LaSuite sur un demi-million de postes administratifs, l’Allemagne mise sur OpenDesk via sa fondation ZenDiS, le Danemark migre ses ministères vers Linux et LibreOffice, les Pays-Bas s’allient à KPN et Thales pour bâtir un cloud de défense sans hyperscaler américain. Avec des marges atteignant 40 % chez les géants du cloud, l’addition est aussi économique : ce sont des milliards d’euros publics qui s’évaporent vers des actionnaires étrangers.
FOTI plaide pour un audit systématique des dépendances, l’exclusion des plateformes faussement souveraines des marchés sensibles, et une migration vers des solutions véritablement européennes d’ici 2030. Le message est limpide : à l’heure où l’Europe réinvestit massivement dans sa défense — 381 milliards d’euros en 2025 contre 262 en 2022 —, ignorer ce flanc numérique exposé relèverait, selon les auteurs, d’une imprudence stratégique majeure.
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