« Souveraineté numérique : Essai pour une reconquête » est un ouvrage collectif publié en janvier 2022, fruit d’une collaboration entre le Cercle de la Donnée — think tank interdisciplinaire spécialisé dans les questions numériques — et l’Agora 41, tribune de réflexion lancée par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI). Il réunit vingt auteurs aux profils variés : juristes, philosophes, diplomates, ingénieurs, économistes et experts en cybersécurité.
Préfacé par Guillaume Poupard, alors directeur général de l’ANSSI, l’ouvrage part d’un constat sévère : la France et l’Europe ont accumulé un retard structurel dans la maîtrise de l’espace numérique, désormais dominé par des puissances étrangères — États-Unis, Chine, Russie — ainsi que par des géants privés (GAFAM, BHATX). Cette dépendance, longtemps ignorée, menace aujourd’hui la prospérité économique, la démocratie et les libertés fondamentales des citoyens européens.
L’ouvrage s’articule en trois parties : une définition rigoureuse des concepts (souveraineté, espace numérique), une réflexion approfondie sur les défis à relever, et des propositions concrètes d’action à destination des décideurs politiques, économiques et citoyens. Il se conclut par sept propositions opérationnelles pour reconquérir une autonomie numérique à l’échelle nationale et européenne.
Cinq points clés
La souveraineté traditionnelle à l’épreuve du numérique
Les auteurs rappellent que la souveraineté repose historiquement sur quatre piliers — population, territoire, puissance et légitimité — que l’État exerce sur un espace délimité. Or, le numérique redéfinit chacun de ces piliers : la « population » devient une somme de données exploitées par des acteurs privés ; les « frontières » se dissolvent au profit d’un espace transnational sans régulation centralisée ; la « puissance » se mesure désormais à la capacité de calcul et à la maîtrise algorithmique. L’avènement des GAFAM et des BHATX constitue ainsi un phénomène de fragmentation de la souveraineté étatique au profit d’acteurs non étatiques aux ambitions et aux moyens inédits. La crise sanitaire de 2020 a agi comme révélateur brutal de cette dépendance, montrant que sans numérique souverain, la continuité économique, sociale et démocratique d’un pays est compromise.
La domination étrangère de l’espace numérique et ses conséquences
L’étude documente la domination quasi-totale exercée par les États-Unis (via les GAFAM et le contrôle de l’infrastructure d’Internet par l’ICANN), la Chine (par ses routes de la soie numériques et son quasi-monopole sur certains composants) et la Russie (par la cyberguerre et la désinformation) sur le cyberespace mondial. L’Europe, en raison d’un manque d’ambition politique et d’investissement industriel depuis les années 1970-1980, n’a pas su faire émerger de champions numériques propres. Les conséquences sont multiples : captation de valeur économique au détriment des entreprises européennes, espionnage économique et politique (affaire Snowden), recrudescence des cyberattaques contre des infrastructures vitales, manipulation de l’information et des processus électoraux, et mise en péril de la souveraineté monétaire via les cryptomonnaies privées (projet Libra de Facebook).
La cyberguerre : un conflit mondial, asymétrique et permanent
Le document consacre d’importants développements à la cyberguerre, désormais reconnue comme une composante à part entière de la conflictualité internationale. Les attaques cyber — espionnage, sabotage d’infrastructures critiques, désinformation, rançongiciels — constituent une forme de guerre à bas bruit, financièrement accessible, politiquement commode car difficile à attribuer, et aux effets potentiellement dévastateurs (le virus NotPetya a causé plus de 10 milliards de dollars de dommages en 2017). La France a pris conscience de cet enjeu dès 2008 (Livre blanc) et s’est dotée de capacités défensives (ANSSI) et offensives (ComCyber), mais l’équation reste complexe : la cybersécurité collective repose majoritairement sur le secteur privé, l’attribution des attaques demeure ardue, et la maîtrise de « l‘arme cyber » n’est pas garantie — un virus lancé contre un adversaire pouvant se retourner contre son auteur.
L’indifférence citoyenne, obstacle majeur à la reconquête
Les auteurs identifient l’indifférence et l’ignorance citoyennes comme l’un des principaux freins à la construction d’une souveraineté numérique effective. En 2019, 15 % des Français n’utilisaient pas Internet et 38 % des utilisateurs manquaient d’au moins une compétence numérique de base — phénomène qualifié d’« illectronisme ». Plus profondément, les citoyens consentent massivement à livrer leurs données personnelles à des plateformes étrangères, sans mesurer les implications en termes de surveillance, de dépendance ou de manipulation. Cette indifférence se répercute en inaction politique : les élus ne s’emparent du sujet de la souveraineté numérique que lorsque leurs électeurs le demandent. Les auteurs plaident donc pour une éducation numérique civique à tous les âges, seule voie pour transformer les citoyens en acteurs conscients et responsables de leur propre sécurité numérique.
Sept propositions pour une reconquête numérique
La troisième partie de l’ouvrage formule sept propositions concrètes et pragmatiques :
- Créer un organe interministériel dédié au pilotage d’une stratégie de cyber-souveraineté, placé sous l’autorité du Premier ministre.
- Investir massivement dans la recherche fondamentale numérique française et européenne, financée notamment par une fiscalité accrue sur les GAFAM.
- Stimuler les investissements privés dans le numérique par des dispositifs fiscaux élargis et inciter à la réimplantation d’infrastructures en Europe.
- Imposer une souveraineté juridique européenne sur les données les plus sensibles, en rendant obligatoire leur hébergement sur le territoire de l’Union par des entités non soumises à des lois extraterritoriales étrangères (type Cloud Act américain).
- Réformer le droit de la concurrence pour intégrer de nouveaux critères — parts de marché et volumes de données — permettant de contrôler l’hégémonie des plateformes numériques.
- Créer des professions réglementées du numérique — « commissaires numériques », auditeurs d’algorithmes — à l’image des professions du droit et du chiffre au XIXe siècle.
- Lancer une campagne nationale de sensibilisation citoyenne accompagnée d’un livret d’instruction civique numérique, décliné selon les niveaux scolaires et les publics adultes.



