Les mathématiques et les sciences sont les masses de granit sur lequel nous développerons la puissance maritime de demain (par Matthieu de Tugny).

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Ayant acquis leurs lettres de noblesse dans un passé longtemps réservé à une aristocratie de passionnés, l’ingénierie du transport maritime et des activités offshores est devenue une cause nationale, voire populaire.

J’ai vécu l’enthousiasme qui unit navigants, architectes navals et ingénieurs pour relever les défis techniques de la navigation et je partage la jubilation des experts sur les équations dessinant les courbes de résistance des éoliennes flottantes supportant l’action capricieuse du vent et l’imprévisibilité des états de mer. Je suis aussi convaincu que l’attractivité de nos métiers reposera demain sur des convictions plus politiques. De grandes nations en ont pris conscience et projettent leur souveraineté sur les espaces et routes maritimes en devenant nos concurrents dans l’expertise et l’innovation.

Chacun s’est rendu compte avec le COVID que la flotte marchande approvisionnait 90% de notre économie. Nous constatons du Groenland à la Mer Rouge et en Mer de Chine que la mer est la vraie dimension des tensions géopolitiques de ce monde. Les préoccupations environnementales au chevet des océans menacés réorienteront l’économie de demain. La France maritime offre des parcours qui conduiront les nouvelles générations à exercer des responsabilités décisives à l’avenir sur les segments stratégiques de l’énergie, de la défense et des transports. Ces enjeux ont fait de la mer une priorité nationale et, je l’espère, la matrice d’un engouement populaire.

Crédit : Bureau Veritas.

Recruter pour accélérer le tournant technologique

Ne raisonnons donc pas en malthusiens dans une complainte sans horizon, ni dynamique. Les entreprises maritimes sont à la recherche de talents techniques et scientifiques mais leur rareté relative tient à la croissance soutenue de nos activités ! Nous progressons plus vite que nous n’avons jusqu’ici recruté. De nouveaux métiers émergent dans les technologies de la décarbonation, de la digitalisation et de la cybersécurité. De nouveaux champs entrent dans le domaine de la certification ESG (Ndlr, Environnement, Social, Gouvernance). Notre savoir-faire est reconnu et attendu dans les économies émergentes. Les marchés évoluent toujours plus vite que les formations : c’est un défi à dépasser par l’ambition.

Nous employons chez BV M&O 3470 salariés dont 77% proviennent exclusivement des filières scientifiques et techniques. Notre département technique qui compte 230 ingénieurs (en R&D, développement réglementaire, approbation des plans) recrute souvent à la sortie des écoles d’ingénieurs et d’architecture navale de renommée internationale (ENSTA, Centrale Nantes, Centrale Marseille…) auxquels nous associons les titulaires d’un diplôme de doctorat. Le département des opérations qui gère les flottes recrute des profils techniques qui sont fréquemment enrichis par une expérience d’officier navigant (étant moi-même honoré de compter parmi les anciens élèves de l’Ecole nationale supérieure maritime !).

Pour maintenir notre croissance nous devons aussi élargir le périmètre de nos prospections à l’international en nous confrontant aux autres entreprises maritimes qui sont engagées dans la course à l’excellence. Le marché mondial de l’expertise ne compte que quelques dizaines de milliers de profils. Si 101 nationalités sont représentées parmi nos collaborateurs, il nous faut aussi surmonter encore bien des barrières administratives pour attirer des profils internationaux hors UE en attendant une souhaitable simplification des procédures d’obtention pour des visas professionnels.

Honorer nos promesses

Il importe tout autant de conserver la confiance de ceux qui nous ont rejoint tant leur expertise est reconnue et convoitée. Il n’est pas rare de voir des collaborateurs fêter leurs 30 ans de maison : pourquoi ? La technicité des postes au BV est un atout-maître : elle crée une communauté de culture propice au travail en équipe, à la transversalité et au partage des valeurs. Aucun expert ne peut s’isoler dans sa tour d’ivoire. Par la nature holistique du travail de la classification, chacun détient un maillon de la chaine qui assure la fiabilité du navire. Chacun est reconnu pour son excellence et peut aussi bien être associé aux actions sur le terrain que sollicité pour apporter ses lumières à l’Organisation maritime internationale (OMI). L’extraordinaire richesse de la flotte classée sur tous les types de navires garantit une très belle diversité d’expérience qui n’a pas d’équivalent dans les autres pans de l’industrie maritime.

Parmi les motivations internes, notre impartialité méthodologique et notre indépendance statutaire comptent aussi. Nous portons des missions de service public qu’il s’agit d’honorer face aux pressions inévitablement exercées dans notre environnement. La neutralité et la transparence de notre approche sans biais politiques ou industriels motivent nos ingénieur(e)s et technicien(ne)s sensibles à la probité des prestations intellectuelles qu’ils fournissent. Nos emplois ne manquent pas de noblesse : privilégier la sécurité à l’intérêt marchand renforce une autorité qui sera toujours reconnue à plus long terme – même si nous croisons parfois le fer avec des experts des chantiers ou de l’armement naval ! C’est le gage de la confiance que nous cultivons avec l’industrie maritime qui sont plus des partenaires que des clients.

Pour une intelligence collective et augmentée

Alors qu’on s’interroge sur la révolution de l’Intelligence artificielle (IA), je tiens encore à dire qu’elle ne peut générer des gains de productivité qu’au service des experts qui sont notre vraie richesse. Loin d’engager une substitution de l’homme par la machine, les innovations qu’elle génère, transformeront les métiers et leurs performances.

Je me souviens d’un temps où nos experts chevronnés avaient le nez creux pour suspecter un flambage de tôle dans des cales humides et sombres et assez d’autorité pour commander au capitaine de ne pas prendre la mer. Entre ce souvenir pittoresque et les attentes d’un jeune expert en 2026, des décennies de progrès ininterrompu ont transformé le métier. Avec des appareils à ultra-sons pour mesurer l’épaisseur des coques, des lunettes connectées, des drones pénétrant dans les espaces les plus dangereux, l’instrumentation a plus encore consolidé les intuitions de l’expérience et sécurisé le travail dans les chantiers, sur les navires et les installations offshore.

Notre activité R&D nous permet aussi de nous maintenir à l’avant-garde en matière de développement réglementaire au service de la sécurité des personnes et des actifs : nos ingénieurs développent des simulateurs qui permettent d’évaluer des conditions encore peu explorées. Cette expertise toujours plus créative n’a rien à envier à d’autres secteurs tout aussi prestigieux.

Puissance de travail, interaction avec des experts internationaux, capacité d’adaptation et de réponse à l’inattendu, voilà les facettes d’une intelligence collective et augmentée par l’IA que nous cultiverons avec celles et ceux qui sont désireront nous rejoindre un jour. Rappelons donc qu’avant même les formations supérieures que nous mobilisons au quotidien, les mathématiques et les sciences enseignées au lycée sont les masses de granit sur lequel nous développerons la puissance maritime de demain.

Matthieu de Tugny

Vice-Président exécutif, Division Marine & Offshore, Bureau Veritas

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