La France aime ses ingénieurs, et ce n’est pas une opinion mais un fait chiffré : 2 à 3 % de chômage, une insertion quasi immédiate, majoritairement en CDI. Autrement dit, lorsqu’on forme des femmes et des hommes capables de transformer de l’énergie, de la matière et de l’information en systèmes qui fonctionnent, la société absorbe. Rien de mystérieux : notre niveau de vie repose sur les machines, et les machines se conçoivent, s’opèrent et s’optimisent avec des équations, des bilans de masse et des kilowattheures.
Mais ce succès ne doit pas masquer l’essentiel, car le décor change rapidement. La compétition industrielle mondiale s’intensifie, la transition énergétique impose de revoir l’ensemble de nos systèmes techniques, l’intelligence artificielle capte une part croissante des capitaux et des talents, et la souveraineté, longtemps reléguée à l’arrière‑plan, redevient une question centrale. Autrement dit, nous entrons dans une période où les contraintes physiques reprennent la main sur les récits économiques et technologiques.
Dans les pays occidentaux, les filières STEM(1) continuent d’attirer. L’OCDE observe une hausse continue du nombre d’étudiants scientifiques, les États‑Unis anticipent une croissance de l’emploi d’ingénierie supérieure à la moyenne nationale sur la prochaine décennie, et l’Allemagne laisse chaque année plusieurs dizaines de milliers de postes d’ingénieurs non pourvus. Le message est clair : les économies développées savent qu’elles ont besoin d’ingénieurs pour maintenir et transformer leur appareil productif.
Cependant, le centre de gravité mondial s’est déplacé. En volume, la Chine et l’Inde forment chaque année un ordre de grandeur de plus d’ingénieurs que l’Union européenne ou les États‑Unis. Que le chiffre exact soit 800 000 ou 1,2 million importe peu : lorsque l’on parle de millions contre des centaines de milliers, l’écart devient structurel. Et cette masse critique permet de dégager des avantages décisifs : planifier sur le long terme, standardiser, produire en volume, puis monter progressivement en gamme.
La construction navale en offre une illustration très concrète. En 2024, la Chine capte environ deux tiers des commandes mondiales et assure près de la moitié de la production en tonnage compensé. Ce résultat découle d’une capacité industrielle massive, soutenue dans la durée. La séquence est désormais bien identifiée : agrandissement des chantiers, formation intensive, production de navires simples, puis conquête des segments complexes. Aujourd’hui, la Chine s’impose sur des navires longtemps considérés comme « haut de gamme » : grands porte‑conteneurs dual‑fuel, méthaniers, et gaziers dédiés au transport transocéanique des gaz liquéfiés.
Pour les ingénieurs européens de demain, et pour leurs futurs employeurs, la leçon est directe : l’innovation ne crée de la valeur que si elle est industrialisée. Développer une technologie de pointe sans la capacité de la produire rapidement et à grande échelle revient à transférer cette valeur vers d’autres régions du monde. À l’inverse, lorsqu’une innovation accède à l’industrialisation, elle devient un pilier de souveraineté économique.
Les membranes cryogéniques développées par GTT pour les méthaniers illustrent cette cohérence : la technologie, les normes, la production et l’usage forment un ensemble robuste et compétitif. Les motoristes européens, de leur côté, font face à un défi comparable : concevoir et produire en série des moteurs dual‑fuel fiables, capables d’utiliser les carburants bas*carbone actuels et futurs. Leur réussite conditionne directement la place de l’Europe dans une industrie maritime en pleine évolution. De même, la propulsion vélique, en passant du démonstrateur à l’industrialisation, rappelle qu’une innovation n’existe réellement que lorsqu’elle est déployable à grande échelle.
Mais au fond, à quoi va servir le génie d’ingénieur au XXIe siècle ? La Tech et l’IA attirent aujourd’hui une part croissante des talents, mais la physique n’a pas été abrogée. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation électrique des data centers pourrait passer d’environ 415 TWh en 2024 à près de 950 TWh en 2030. En six ans, on ajoute l’équivalent de la consommation annuelle d’un pays comme le Japon.
L’IA promet des gains d’efficacité dans tous les secteurs de l’économie, mais elle consomme surtout beaucoup d’électricité, en continu, et idéalement bas carbone. L’IA ne remplace pas les kilowattheures, elle les déplace et en augmente la valeur. Pour les ingénieurs de l’énergie, la conséquence est claire : la flexibilité du système devient stratégique et les implications pour l’ensemble du système énergétique mondial sont massives,
Dans le même mouvement, la souveraineté revient au premier plan, non comme une autarcie illusoire, mais comme la capacité à sécuriser ses approvisionnements, ses normes et ses chaînes critiques dans un monde profondément interdépendant. Les chaînes de valeur bas carbone, les minerais critiques et les normes numériques sont par nature mondiales. La concurrence par blocs s’intensifie, tandis que la codépendance technique augmente. Pour l’ingénieur, cela implique de penser robustesse : modularité, multi‑sourçage, pluralité des options technologiques, et gestion explicite des risques.
Pour les écoles d’ingénieurs, la conclusion est exigeante mais stimulante : former mieux et former différemment. Cela suppose davantage de diversité, une hybridation renforcée entre énergie, data, sûreté industrielle et analyse de cycle de vie.
C’est précisément dans ce cadre que s’inscrit la mission des ingénieurs de TotalEnergies : fournir plus d’énergie au monde tout en émettant moins de carbone. Cette mission repose sur une conviction simple : la demande énergétique mondiale continue de croître, et la seule réponse responsable consiste à transformer graduellement mais en profondeur les systèmes existants, sans renoncer ni à la sécurité d’approvisionnement ni à la performance industrielle. En s’appuyant sur l’audace et l’esprit pionnier qui nous animent, les ingénieurs de TotalEnergies répondent au défi de bâtir et opérer des systèmes énergétiques résilients et efficaces qui tiennent lorsque le vent forcit.
Jérôme Cousin
Senior Vice-President Shipping Trading & Shipping, TotalEnergies Trading SA
NOTE :
- Les filières STEM désignent l’ensemble des formations et carrières liées à quatre grands domaines : Science, Technologies, Engineering (ingénierie), Mathématiques.



