Toute réflexion pertinente sur un effort de réarmement suppose une évaluation préalable de la menace et du tempo des mesures de remontée en puissance. Dans notre monde, marqué par le recours désinhibé à la force, la menace russe est la plus existentielle. Elle se concrétise déjà par des opérations hybrides. Il n’est pas possible d’écarter le risque d’une tentative de test de la solidité de l’Alliance atlantique à bref délais, dans les pays Baltes par exemple. Elle pourrait être assortie de menaces hybrides sur le territoire national qui imposent de revitaliser la défense opérationnelle du territoire.
L’urgence est à l’Est. Mais la menace russe n’est pas la seule. L’Europe fait face à une menace à 360° qui s’étend de l’instabilité en Méditerranée orientale et en Afrique, au terrorisme, au djihadisme toujours renaissant et au risque de rupture de ses routes maritimes. Riche de ses outre-mer, la France présente une singularité par rapport à ses voisins. Elle peut avoir à les défendre et à les défendre seule. Souvenons-nous de la Grande-Bretagne avec les Malouines ! Elle n’est pas non plus à l’abri de RESEVAC (Ndlr, récupération et évacuation de ressortissants avec sécurisation du dispositif) en environnement non permissif avec des nationaux disséminés à travers la planète. La Revue nationale stratégique (RNS) 2025 dresse un tableau très complet de cette conflictualité tous azimuts. Enfin le défi majeur qui se pose à l’Europe – et dans une moindre mesure à la France en raison de sa dissuasion nucléaire totalement souveraine – est celui de la fiabilité de l’alliance transatlantique. Indépendamment d’une forme d’imprévisibilité du président américain, le pivot vers l’Asie engagée dès la présidence Obama est un mouvement structurant, de temps long.
Pour reprendre les mots du chancelier Merz à l’issue de la conférence sur la sécurité de Munich : « nous pouvons être seuls ». La réalité géopolitique et la puissance du réarmement russe qui dépasse les seuls besoins de la guerre en Ukraine parlent d’elles-mêmes. Le tempo du réarmement doit être rapide. Si la menace est prise au sérieux, et elle doit l’être, le reste est accessoire. Nous devons avoir en tête, que dissuasion nucléaire mise à part, la défense de notre continent se fera nécessairement en coalition au sein de l’OTAN, avec nos alliés. Ce n’est pas une option. C’est un engagement international résultant du Traité de l’Atlantique Nord et de l’Article 42-7 du TFUE (Ndlr, Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne), plus contraignant. Défendre Narva ou Tallin est une obligation juridique et géopolitique. En revanche, il faut rappeler avec la même force que la défense nationale relève de la compétence exclusive des États en vertu des traités. Coopération ne signifie pas intégration. A la fin des fins, ce sont pour l’essentiel le budget nationaux qui seront mis à contribution.
Une planification complexe
La planification budgétaire militaire est particulièrement complexe. Elle ne peut s’inscrire que dans le temps long. Le porte-avions de nouvelle génération (PANG), aujourd’hui sur les fonts baptismaux, ne naviguera qu’en 2038 et son futur pacha commence à peine sa formation. Chaque évolution capacitaire impose de tenir compte des abaques (1), des ressources humaines, des infrastructures et du maintien en condition opérationnelle (MCO). Elle ne doit pas sacrifier aux exigences du présent la préparation de l’avenir, c’est-à-dire les technologies émergentes (Intelligence artificielle, quantique) garantissant du risque de déclassement. Le jeu Strategikon-LPM développé par l’École de guerre est de ce point de vue un bel outil de compréhension. C’est aussi un exercice marqué par l’incertitude au regard des évolutions rapides du visage de la guerre.
La dronisation de la guerre Ukraine et l’émergence d’une killing zone d’une trentaine de kilomètres le long de la ligne de front interrogent l’avenir de la manœuvre aéroterrestre. Qui l’emportera du glaive et du bouclier, des drones ou de la lutte anti-drones ? Le char est-il condamné ou faut-il au contraire davantage de blindés lourds capables d’encaisser les coups ? En même temps, la guerre de 12 jours contre l’Iran témoigne de l’utilité des armes de rupture. Le mix masse-technologie doit être réinterrogé autour de deux pôles, armes d’usure et armes de décision. Cela posé, dans une mission parlementaire sur la Préparation à la guerre de haute intensité, présentée le 17 février 2022, à la veille de la guerre en Ukraine, l’auteur de ces lignes avait évoqué un besoin de financement complémentaire de 40 à 60 milliards par an.
C’est exactement le « poids de forme » à 90-100 milliards à l’horizon 2030 évoqué par Sébastien Lecornu, ministre des Armées, et réaffirmé comme Premier ministre. Cela paraît élevé au regard du budget 2026 à 57 milliards mais cela ne représenterait que 3% du Pib, l’étiage de la période de la guerre froide qui n’avait pas empêché la croissance des Trente Glorieuses…
« Le défi de notre génération : être à la hauteur d’un monde où l’épée est redevenue l’axe du monde. » Jean-Louis Thiériot.
Quatre grands blocs budgétaires
Concrètement, la crédibilité de la dissuasion étant prioritairement financée, les besoins s’articulent en quatre blocs.
- Face au risque de désinvestissement de l’allié américain et de l’urgence corrélative d’« européaniser l’OTAN », l’urgence est d’acquérir les strategic enablers qui nous manquent : Centre de contrôle et de communication C2, spatial (observation optique, IR, Radar, communication, capacité d’action dans l’espace), frappe dans la profondeur, défense sol-air haut du spectre, transport stratégique.
- Pour la Marine, la priorité est évidemment un meilleur armement des coques existantes (stock de missiles, suite de guerre électronique, artillerie anti-drones…). Le respect des contrats opérationnels impose d’atteindre au plus vite le seuil de 18 navires de premier rang. Le PANG, outil irremplaçable de projection de puissance et de signalement stratégique doit être sanctuarisé et la question d’un second porte-avion pour assurer la permanence d’alerte mérite d’être posée, même si ce serait un nouveau format dont il faut s’assurer de la soutenabilité. Le remplacement des frégates légères furtives doit être planifié. Enfin, pour la protection de nos outre-mer, il est impossible de faire l’impasse sur des capacités amphibies de plageage sur le modèle des feux BATRAL.
- S’agissant de l’armée de Terre, l’objectif est de tenir nos objectifs de nation cadre, de niveau corps d’armée conformément aux planifications de défense (NDP) de l’Otan. Cela signifierait, à terme, une dizaine de régiments complémentaires dans le domaine de la frappe dans la profondeur — avec l’urgence du remplacement des lance-roquettes unitaires (LRU) —, de la guerre électronique, du génie et de la défense sol-air du corps de bataille.
- Quant à l’armée de l’Air et de l’Espace, l’objectif de 250 Rafale est le seuil minimum pour assurer ses missions au sein des Forces aériennes stratégiques (FAS) et conserver une liberté de manœuvre pour la frappe dans la profondeur. En attendant de disposer de missiles balistiques conventionnelles dans la tranche 1 000 km, aériens ou terrestres, la France doit retrouver une capacité antiradar Sead(2), afin de garantir l’entrée en premier dans un environnement non permissif et la délivrance de missiles de croisière, dans un mix drones low cost et missiles de pointe (Stratus de MDBA).
Inutile de préciser que ce format doit s’accompagner, pour toutes les armées, de ressources humaines suffisantes, de stocks de munitions à la hauteur, d’une dronisation accélérée et de ratios d’entraînement satisfaisants.
Le rendez-vous de 2027
L’actualisation de la LPM prévue en juin, n’y suffira pas. Ce sera une loi de cohérence, pas une loi de format. Elle visera à combler les trous capacitaires les plus urgents. Le véritable rendez-vous sera celui de l’élection de 2027. Il faudra à la France un nouveau Livre blanc et une nouvelle LPM qui posera la question du format. A ce prix seulement nous nous garantirons de trois risques majeurs : le déclassement, le contournement de la dissuasion par le bas et l’erreur d’évaluation de notre volonté de défense par nos compétiteurs stratégiques.
Ce fut, rappelons-le, un des éléments de la décision de Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine qu’il tenait pour un fruit mûr. Les Français devront trancher. La sécurité est d’abord une question de force d’âme. Espérons que les candidats, quels qu’ils soient, donneront à la défense la place qu’elle mérite, avec sa part de sacrifices. N’oublions pas les mots du général Mac Arthur : « Les batailles perdues se résument en deux mots : trop tard. » C’est le défi de notre génération : être à la hauteur d’un monde où l’épée est redevenue l’axe du monde.
Jean-Louis Thiériot
Député (Droite républicaine), de Seine-et-Marne, Ancien ministre délégué aux Armées.
NOTES :
- Outils graphiques de calcul permettant de déterminer rapidement une valeur à partir de plusieurs paramètres, sans refaire un calcul complet
- Suppression of Enemy Air Defenses, en français : suppression/neutralisation des défenses aériennes adverses.



