L’Inspecteur général pour la sûreté nucléaire et la radioprotection (IGSNR), l’amiral (2S) Jean Casabianca, a remis au Président d’EDF, le 15 janvier 2026, son rapport annuel portant sur l’exercice 2025. Rendu public sur le site IGSNR.COM, ce document de référence dépasse le cadre technique de la sûreté nucléaire pour constituer un véritable état des lieux de la filière électronucléaire française à l’heure où le contexte géopolitique et énergétique mondial se reconfigure profondément. Sa lecture s’impose à quiconque s’intéresse aux enjeux de souveraineté industrielle et stratégique de la France.
Un bilan sûreté stable sur fond de montée en puissance du parc
Le rapport s’ouvre sur un bilan opérationnel globalement satisfaisant. Le parc nucléaire français a produit 373 TWh en 2025, auxquels s’ajoutent 35 TWh de modulation, confirmant la trajectoire de reprise amorcée après les années difficiles de la corrosion sous contrainte. EDF SA se rapproche ainsi de son objectif de 400 TWh annuels, signe concret du redressement industriel du groupe. L’entrée en production de Flamanville 3 (FLA3), quatrième EPR de la famille mondiale et 70e réacteur électrogène construit en France, constitue à cet égard l’événement marquant de l’année.
Si la plupart des indicateurs de sûreté restent stables, l’IGSNR pointe néanmoins des incidents significatifs : une vingtaine d’arrêts automatiques de réacteurs (AAR) en France – dont six d’origine externe (foudre, méduses, réseau) – et une situation plus préoccupante au Royaume-Uni où le parc EDF Energy enregistre 8 AAR pour 9 réacteurs. Le facteur humain et les défaillances matérielles demeurent les causes premières. Ces incidents, aux effets maîtrisés, nourrissent le retour d’expérience qui constitue l’un des piliers de la culture de sûreté défendue tout au long du rapport.
Le black-out ibérique, révélateur de la robustesse du système français
L’un des événements les plus instructifs de l’année 2025 reste le black-out total de la péninsule Ibérique, le 28 avril, qualifié par l’ENTSO-E de « premier black-out lié à un phénomène de surtensions en cascade en Europe ». Cet incident, qui a duré près de 24 heures et provoqué l’arrêt automatique du réacteur de Golfech, met en lumière, par contraste, la robustesse remarquable du réseau électrique français.
L’IGSNR rappelle que les centrales nucléaires françaises disposent de trois lignes de défense face à une perte d’alimentation externe : l’îlotage (auto-alimentation par le groupe turbo-alternateur, spécificité du parc français), les sources internes de secours (diesels, turbines à gaz), et la capacité de redémarrage à froid du réseau (blackstart) grâce à la complémentarité des moyens pilotables décarbonés – réacteurs nucléaires et barrages hydroélectriques. L’inertie des grosses machines tournantes du parc nucléaire joue ici un rôle stabilisateur irremplaçable que les seules énergies renouvelables intermittentes ne peuvent assumer.
La comparaison avec l’Allemagne est saisissante : dotée d’une capacité renouvelable équivalente à trois parcs nucléaires français, elle doit moduler avec du gaz et du charbon, maintenant un impact carbone plus de dix fois supérieur à celui de la France. Ce constat pragmatique, formulé par un inspecteur général en charge de la sûreté et non d’un agenda idéologique, illustre la cohérence industrielle du modèle français.
La modulation : un défi croissant pour la sûreté et la planification industrielle
La montée en puissance des énergies renouvelables intermittentes en Europe contraint le parc nucléaire français à moduler sa production de façon croissante. Historiquement limitée aux nuits et week-ends, cette modulation atteint un nouveau record en 2025 avec 35 TWh, soit plus du double du niveau de 2023. L’IGSNR, qui avait déjà alerté sur ce phénomène dans ses précédents rapports, réitère ses mises en garde.
La modulation alourdit l’organisation du travail, perturbe la planification des arrêts de tranche, complexifie les conditions d’exploitation et augmente le nombre de transitoires subis par les installations, ce qui pourrait à terme nécessiter le remplacement de gros composants. Dans un contexte industriel déjà fortement chargé, l’IGSNR appelle à deux leviers de correction : l’accélération de l’électrification des usages pour absorber la demande, et une approche technique, économique et non dogmatique dans le développement des capacités renouvelables, adaptée à l’évolution réelle de la consommation.
La renaissance nucléaire mondiale : la géopolitique de l’atome reprend ses droits
Le rapport s’inscrit dans un contexte de renaissance nucléaire mondiale que l’IGSNR documente avec précision. Les investissements mondiaux dans le nucléaire ont bondi de 50 % en cinq ans pour dépasser 70 milliards de dollars. La Banque mondiale et la Banque européenne d’investissement ont acté leur retour dans le financement de la filière. L’Europe et les États-Unis placent désormais le nucléaire au cœur de leur souveraineté industrielle et énergétique.
La Chine, avec 58 centrales en exploitation (57 GWe), une trentaine en construction, dix réacteurs Hualong One approuvés en 2025 et le raccordement au réseau de son premier réacteur rapide refroidi au sodium (CFR 600), illustre l’ambition stratégique de Pékin. Le Japon, de son côté, vise 20 % de nucléaire dans son mix électrique d’ici 2030, avec la relance de l’usine de retraitement et d’enrichissement de Rokkasho pour réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie. Les États-Unis autorisent désormais Urenco à enrichir l’uranium jusqu’à 10 % pour alimenter les futurs SMR. Ces décisions traduisent un mouvement stratégique de sécurisation et de régionalisation des chaînes d’approvisionnement en combustible nucléaire.
Chapitre 9 : fermer le cycle du combustible pour asseoir la souveraineté nationale
C’est le chapitre le plus stratégique du rapport, celui qui articule le plus explicitement la filière nucléaire à la notion de souveraineté énergétique. Intitulé « Asseoir la souveraineté nationale en fermant le cycle du combustible », il traite d’une réalité souvent méconnue du grand public : la France dispose aujourd’hui de stocks considérables d’uranium appauvri (U238) et de plutonium issu du retraitement des combustibles usés à La Hague. Valoriser pleinement ces matières, plutôt que de les stocker comme déchets, constitue à la fois un impératif économique, environnemental et stratégique.
Le plutonium et le MOX, première étape
L’IGSNR rappelle les fondamentaux : dans un réacteur à eau pressurisée (REP), l’uranium 238 – qui représente 99,3 % de l’uranium naturel – se transforme partiellement en plutonium 239, lui-même fissile, qui fournit environ un tiers de l’énergie produite par cycle. Ce plutonium, issu du retraitement à La Hague, est aujourd’hui incorporé dans le combustible MOX (oxydes mixtes d’uranium et de plutonium) fabriqué à Melox, utilisé dans 22 réacteurs de 900 MWe. Cette première boucle de recyclage permet d’économiser 10 % d’uranium naturel.
Des difficultés de production récentes dans les usines de La Hague et Melox, en voie de résolution, avaient limité l’approvisionnement du parc en MOX. Le remplacement des évaporateurs de La Hague, mené dans les délais et dans l’enveloppe budgétaire d’un milliard d’euros, est présenté comme un signal positif pour les projets industriels à venir.
Les réacteurs à neutrons rapides, clé de l’indépendance énergétique totale
La fermeture complète du cycle impose, à terme, le développement de réacteurs à neutrons rapides (RNR). Seuls ces réacteurs peuvent fissionner l’ensemble des isotopes du plutonium, améliorer son vecteur isotopique, et surtout valoriser les immenses réserves d’U238 dont dispose la France. Le rapport cite à cet égard la formule d’Enrico Fermi dès 1945 : « le pays qui le premier développera un réacteur surgénérateur aura un grand avantage compétitif en matière d’énergie atomique ». La France, avec Rapsodie, Phénix et Superphénix, a été pionnière dans cette filière. L’abandon d’Astrid en 2019 a constitué un recul stratégique dont les effets se font sentir en termes de compétences et de moyens d’essais.
En mars 2025, le Conseil de politique nucléaire (CPN) a confirmé l’orientation de fermeture du cycle dans la seconde moitié du XXIe siècle et relancé un programme de travail impliquant EDF, Orano, le CEA et Framatome. L’IGSNR salue l’esprit de coopération qui préside à ces travaux, tout en formulant plusieurs avertissements : la feuille de route vers un futur RNR industriel reste embryonnaire, les moyens d’essais spécifiques (réacteurs d’essai, maquettes critiques, boucles sodium à grande échelle) devront être définis sans impasse ni retard, et une maîtrise d’ouvrage publique forte sera indispensable pour maintenir la cohérence entre le cycle et les réacteurs.
L’IGSNR souligne également que les start-up et AMR (Advanced Modular Reactors), aussi bénéfiques soient-ils pour dynamiser le secteur et former une nouvelle génération d’ingénieurs, ne pourront pas seuls porter la R&D nécessaire au développement des RNR à l’échelle industrielle. Le nucléaire ne peut faire l’économie d’une très solide infrastructure publique de recherche et développement.
Flamanville 3 et l’EPR2 : capitaliser sur le retour d’expérience
Le rapport consacre un chapitre entier à Flamanville 3, dont il dresse un bilan contrasté mais encourageant. L’état général des installations est excellent, les équipements bien entretenus et le niveau de sûreté maîtrisé. Mais le site peine encore à adopter les standards opérationnels de la Direction du parc nucléaire (DPN), certains outils numériques restent spécifiques à FLA3 et la prochaine visite complète (VC1) accuse du retard. L’IGSNR formule plusieurs recommandations pour accélérer l’intégration de FLA3 dans le droit commun du parc, capitaliser sur le retour d’expérience des EPR étrangers (Taishan, OL3) et sécuriser le stock de pièces de rechange.
Le programme EPR2 – dont le premier exemplaire est en cours de construction à Penly – bénéficiera de cet apprentissage. L’enjeu est considérable : la réussite de FLA3 conditionne en partie la crédibilité de la relance du programme de nouveaux réacteurs décidée par le gouvernement français.
Conclusion : le nucléaire, pilier stratégique de la souveraineté française
Le rapport IGSNR 2025 dépasse largement le cadre d’un audit technique. Il constitue un document stratégique majeur qui articule la sûreté nucléaire à la souveraineté énergétique, à la compétitivité industrielle et à la position géopolitique de la France. Son message central peut se résumer ainsi : le nucléaire est une énergie abondante, fiable et décarbonée – « un atout pour la souveraineté », selon les mots mêmes de l’amiral Casabianca –, mais cet atout ne se maintiendra que par un investissement constant dans les compétences, les infrastructures de R&D, les moyens industriels et une maîtrise d’ouvrage publique à la hauteur des ambitions.
Fermer le cycle du combustible, développer les réacteurs à neutrons rapides, maintenir et moderniser les usines de La Hague et Melox, former les ingénieurs de demain : tels sont les défis que la France doit relever pour transformer son avance historique en indépendance énergétique durable. Dans un monde où la géopolitique de l’énergie se retend, ce rapport rappelle que la souveraineté nucléaire n’est pas une rente acquise mais une construction permanente.
Aller au contenu PDF


