Le portail des souverainetés

« Notre mix a du bon et profite à de nombreux clients… » (entretien avec l’amiral -2S- Jean Casabianca).

L’amiral (2S) Jean Casabianca, Inspecteur général pour la sûreté́ nucléaire et la radioprotection, a rendu public, en février dernier, le rapport annuel « sur l’état de la sûreté nucléaire, de la radioprotection et de la sécurité » dans les activités et les installations nucléaires du groupe EDF en 2025(1). Objectif : identifier les signaux faibles, les domaines de risque et proposer des pistes d’amélioration destinées à être prises en compte en Conseil de sûreté nucléaire.  Il dresse un état des lieux du nucléaire en France et de sa « cohabitation » avec les énergies renouvelables.

Propos recueillis par Bertrand de Lesquen

***

Comment se compose le parc nucléaire français en 2026 et quel sera-t-il dans les années à venir ?

Avec l’EPR de 1600 MWe (mégawatt électrique, unité de puissance électrique) de Flamanville 3, le parc français est constitué de 57 réacteurs. Toutes filières confondues, la puissance installée du parc électrique en France métropolitaine a atteint 164,5 GW (Gigawatt) fin 2025. Le nucléaire avec 63 GWe (Gigawatt électrique) représente 38% de ce total, le solaire 30,4 GWe, l’éolien 25,8 GWe (dont 1,9 GWe pour l’éolien maritime), l’hydraulique 25,7 GWe, le gaz, le fioul et le charbon représentant en cumulé 17,4 GWe. Six nouveaux réacteurs EPR2 d’une puissance unitaire de 1670 MWe sont prévus être construits par paire à Penly, Gravelines et Bugey avec une mise en service à partir de 2038. Quatre autres paires d’EPR2 sont prévus sur des sites en cours de définition.

Quelle est précisément aujourd’hui la part du nucléaire dans la production d’énergie en France ?

La production d’électricité a atteint 547,5 TWh (térawatt-heure) en 2025, dont 68% d’origine nucléaire. L’hydraulique a représenté 11,4%. La production des filières solaire et éolienne représente 27%. Le volume de production d’électricité bas carbone (nucléaire et renouvelables) atteint en 2025 un maximum historique de 95 % avec une intensité en émissions de gaz à effet de serre des plus faible au monde (19,6 gCO2eq/kWh). Mais l’électricité ne représente que 27% de notre consommation d’énergie (56% pour les énergies fossiles). La décarbonation de notre énergie passe bien par la réindustrialisation de notre pays et l’électrification des usages (transports, résidentiel…).

Dans quel état de fonctionnement et de sécurité sont les centrales nucléaires françaises en 2026 ?

Après des aléas d’exploitation et un programme industriel dense, le parc a retrouvé une bonne disponibilité et un niveau de production entre 370 TWh et 400 TWh par an. L’avis favorable de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) sur la poursuite au-delà de 40 ans du fonctionnement des 32 réacteurs 900 MWe et sa prise de position le 1er juillet 2025 sur les conditions de celle des 20 réacteurs 1 300 MWe, sont d’excellentes nouvelles. Elles confirment la longévité de nos installations en toute sûreté.

Quel est l’impact et le coût pour EDF de ce que l’on appelle la « modulation » sur les centrales nucléaires ? De quoi s’agit-il précisément et quels sont les conséquences et les risques pour la production d’énergie nucléaire en France et finalement pour le quotidien des Français ?

Dès les années 80, nos réacteurs ont été dotés de la capacité à moduler leur puissance (suivi de charge) afin d’équilibrer production/consommation et de réguler la fréquence du réseau. Auparavant cette manœuvrabilité (baisse puis hausse de 80 % en 30 minutes) était sollicitée sur une partie de sa plage, lors des pics de consommation du matin et du soir. L’arrivée massive de nouvelles sources d’électricité renouvelables (EnR), à la fois intermittentes et prioritaires sur le réseau, a changé la donne. Le profil de production des réacteurs évolue, avec plus de modulation à la baisse en milieu de journée l’été et au printemps (effet de cloche solaire). Ces cyclages répétés ne sont pas sans contrainte sur l’usure des équipements et sur le planning des centrales. Prévue pour s’adapter à la consommation, cette flexibilité est détournée de son objet initial en s’adaptant désormais à une surproduction aléatoire qui perturbe le modèle économique basé sur la gestion de l’équilibre offre-demande au plus près du temps réel et génère de fréquents épisodes de prix nuls ou négatifs, sans réel impact positif sur la facture de nos concitoyens…

Faudrait-il limiter les énergies renouvelables pour préserver le bon fonctionnement du parc nucléaire et le « modèle économique » associé ?

A mix électrique donné, le problème trouvera une solution avec l’augmentation de l’électrification de nos usages. En 2025, la consommation électrique, en France comme en Europe, est demeurée stable à un niveau plus faible qu’avant crise. Actuellement nos centrales s’effacent pour près de 35 TWh par an devant les EnR et la France exporte pour plus de 90 TWh. Je cite le rapport RTE de 2025 en sa page 18 : « L’abondance de production décarbonée et compétitive en France a résulté en un solde exportateur net très élevé, à destination de pays dont l’intensité carbone de la production d’électricité est supérieure à celle de la France. » Notre mix a du bon et profite à de nombreux clients…

Certains dénoncent la cherté de l’énergie nucléaire. Qu’en dites-vous ?

La Cour des comptes a confirmé en novembre 2025, que la prolongation du parc électronucléaire est une option avantageuse sur le plan économique. La France, forte d’un parc en cours de renouvellement avec les EPR2, dispose d’un atout industriel et stratégique et d’un mix énergétique pilotable, décarboné et compétitif.

Quel est le mix énergétique idéal pour la France ? 

Le choix du plan Messmer(2) me semble le bon pour un pays qui souhaite rester une puissance économique mais qui ne possède pas de ressources énergétiques en propre. Riche de son industrie nucléaire et hydraulique souveraines, la France respecte ses engagements de décarbonatation de son énergie.

Quand le système énergétique français sera-t-il stabilisé ?

Jamais. Il faudra l’adapter à notre consommation, à l’innovation, à la maîtrise des approvisionnements, aux évolutions du réseau européen et bien sûr à l’équation financière sensible aux évolutions de notre monde. Je conclue mon ultime rapport sur un constat. Le nucléaire repose sur deux piliers indissociables : les réacteurs et le combustible. Il faut disposer des matières fissiles adéquates, savoir les utiliser dans un réacteur puis gérer les combustibles usés en pensant aux générations futures. Je ne peux que me réjouir de la relance par le Conseil de politique nucléaire (CPN) de la stratégie de fermeture du cycle, forte d’une solide expérience depuis les années 60. C’est pour cela que je fonde beaucoup d’espoir sur les réacteurs à neutrons rapides en attendant la pleine maîtrise industrielle de la fusion nucléaire.

Le nucléaire a-t-il un avenir dans la propulsion des navires civils ?

L’adoption du nucléaire pour les navires civils constitue une rupture technologique majeure, un levier potentiel de décarbonation du transport maritime, un enjeu de souveraineté énergétique et industrielle et un sujet à forte sensibilité juridique, environnementale et sociétale. On voit bien en posant le problème qu’il ne saurait être question de « nucléariser » les navires civils qu’à des conditions de sûreté que supporteront mal des flottes ou des équipages fantômes. Cela est faisable sous couvert d’une gouvernance quasi-étatique forte et d’un encadrement normatif international rigoureux. La France pourrait être pionnière bien que la Norvège annonce une tête de série en 2031 !


NOTES : 

  1. Ce rapport a été réalisé avec Bertrand de L’Épinois, Jean-Baptiste Dutto, Paul Wolfenden et Bertrand Vauchy.
  2. Le plan Messmer – du nom du Premier ministre de l’époque Pierre Messmer (juillet 1972 à mai1974), est une décision politique majeure, prise après le premier choc pétrolier, pour développer massivement le nucléaire en France afin d’assurer l’indépendance énergétique du pays.

Depuis mars 2021, missionné par le Président d’EDF, l’amiral (2S) Jean Casabianca vérifie la bonne application de la politique sûreté du Groupe. Diplômé de l’École navale en 1979, il a navigué sur sous-marins nucléaires et sur le porte-avions Charles De Gaulle. Affecté en état-major interarmées, en administration centrale et au cabinet militaire du ministre, l’amiral Casabianca a terminé sa carrière comme Major général des armées. Il est membre titulaire de l’Académie de marine.

Aller au contenu PDF
Quitter la version mobile